Je devrais aller me coucher mais je ne le peux pas. Selon tous les critères en vigueur, cette soirée était parfaite. Ai-je changé?
Chaque compliment reçu était une déclaration de guerre. Ils m'ont cherché, ils m'ont défié, ils m'attendaient. Tu es génial mais je te déteste. Tu es incroyable mais je te hais. Pourquoi, ce soir, ai-je vu l'envers du décor? Pourquoi ce soir, je me suis senti comme l'ennemi en terrain hostile?
Pourquoi, ce soir, particulièrement, je ne me suis pas contenté de ce que l'on me donnait, qu'il s'agisse d'intellect ou de séduction? Pourquoi ce soir, j'ai eu envie de hurler que je ne suis pas ce putain de personnage social mais Moi, Moi, juste Moi. Pourquoi ce soir, chaque joute verbale gagnée n'était pas une victoire mais un coup de poignard.
Je sais que j'ai passé des années à construire ce que j'ai aujourd'hui entre les mains. Je sais ce que j'ai fait, acquis et prouvé. J'ai été haï pour ma différence, pour ma faiblesse. Je suis haï désormais pour ma force, mon intelligence. Et cela ne me posait aucun problème auparavant. C'était ma victoire personnelle sur le monde d'être plus vif, plus fort, plus drôle. C'était une victoire. Ce soir, c'est une défaite.
Je crois que j'en ai fini avec le passé. Je ne suis plus en colère. Je ne suis plus l'enfant maltraité qui devait prouver sa valeur et déjouer le destin. Désormais je suis l'adulte qui n'a plus de but parce que l'objectif de l'enfant abîmé est réalisé.
Formidable, l'enfant est apaisé. J'ai gagné. Et maintenant?
Il aura fallu la moitié d'une vie pour sortir en vie d'une enfance. Je suis la moitié d'un amour grandiose et formidable qui se vit par intermittence. C'est un peu maigre même si c'est une chance dont je reconnais l'incroyable valeur.
Trente années, consciemment et inconsciemment à me battre contre la terre entière. Et la guerre est finie. Je suis comme un militaire que l'on renvoie dans le civil. Plus d'objectif, plus de combat.
Je rempilerais là pour une année ou deux de trauma, juste pour savoir où je vais. Rien que de l'écrire, je me trouve ridicule. On peut redoubler la classe de progrès?
Tout ce que j'ai construit, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai appris, tout ce que je suis... Tout. Tout et vraiment Tout. Tout n'avait pour unique objectif que de démontrer qu'un enfant que l'on a massacré peut s'en tirer.
Je peux donc témoigner. Un enfant dont personne ne veut et qui trimbale mille traumatismes ou maladies peut réussir et peut construire. Et devenir adulte.
Je ne me compare à personne mais que personne ne se compare à moi. C'est une famille entière qui a décidé de me mettre à l'assistance publique. C'est un père biologique malheureux qui s'est laissé mourir, après avoir écrit une lettre destinée à mon adoption.
Ok, adopté. Papa et la méningite qui le changera pour toujours. Maman et ses multiples dépressions et cures de sommeil. Papa qui buvait mais qui arrête. Maman qui se décharge sur moi parce que Papa n'est pas là. Maman qui part dans la nuit souvent et moi qui attend son retour sans relâche. Maman qui me montre l'orée du bois où l'on pourrait bien me laisser si je ne suis pas gentille. Papa qui me rappelle que je ne suis pas sa fille.
Et bien, toute cette merde,j'en ai fait le tour. Je ne dis pas que certaines choses ne m'attristent pas mais je ne suis plus en guerre.
Je ne suis plus en guerre.
Et maintenant, je fais quoi?

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